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1339 - Les Souvenirs mouillés

Publié le par Arthémisia

 

10-09-14 Rade de Toulon

 

 

Et si tout recommençait… ?

Si elle devait refaire sa vie ?

Elle s’était maintes fois posé cette question.

Tout changer ? Elle ne s’en sentait plus la force. L’âge sûrement. Et puis, elle craignait d’y perdre ses bonheurs.

Et si elle ne changeait que la fin. La fin du jour ? Juste la fin du jour d’aujourd’hui ? On l’avait toujours dit fainéante. Ca prouverait bien qu’elle l’était.

 

Cet aujourd’hui s’était présenté comme à l’ordinaire. Bref, un dimanche. Dans toute sa calamité.

En une clarté retenue, le printemps faiblard ne s’agitait qu’à peine entre les rideaux de lin bis.

Elle avait traîné au lit, dans la chambre d’amis, sans aucune envie de se lever, aucune envie de rien. Son corps pesait encore de toute sa nuit, une nuit sans lune, très noire, entrecoupée de longueurs aux yeux fermés mais à l’esprit ouvert en grand.

Ou sur un livre sans être vraiment dedans, sous la mauvaise lumière.

 

Elle s’était endormie hier soir sur son stylo feutre rouge ouvert, celui qu’elle utilise pour corriger les travaux de ses élèves, et pour écrire dans son carnet. L’encre avait fui sur ses cuisses, dans les draps et sur le matelas pendant des heures hémorragiques.

Il faudrait nettoyer cela mais elle ne savait pas comment.

 

Le muffin grillé avait le goût de muffin grillé. La cafetière mal réglée lui avait donné un expresso trop long. Elle avait dû une fois de plus en refaire le réglage et puis seulement en avait bu un second, plus serré. C’était bon, heureusement.

 

Son émission littéraire, la seule qui l’intéressât à la télévision et qui était retransmise le dimanche matin, était interrompue pour cause de trêve estivale jusqu’en septembre. Elle repassait d’habitude en la regardant.

Elle remit le repassage à l’après-midi. Pas d’envie. Pas de courage, non plus.

 

La douche verte effaça difficilement l’encre rouge qui s’était étalée sur sa cuisse gauche. Question de cœur. Et de complémentarité, probablement. Elle dut frotter. Presque rageusement.

 

Les enfants dont elles avaient prévu la part du repas de midi, avaient ouvert les yeux à dix heures et demie passées et annoncé qu’ils ne mangeraient pas là. Elle avait congelé les cinq escalopes de poulet qu’elle avait envisagé de cuisiner à la coco et sorti deux filets de poisson blanc. Cela suffirait pour elle et lui. Avec un peu de la ratatouille qui restait d’hier, et quelques cuillères de riz noir pour le contraste.

Et un yaourt.

Il n’aime pas la ratatouille. Elle s’en fichait.

 

Le soleil très pâle pour la saison perçait enfin, sans trop le vouloir.

Elle descendit nourrir les tortues, trouva la plus grosse, Carapate, qui cherchait la chaleur dans un creux du béton juste devant la porte et déposa sous son nez quelques feuilles de laitue. Elle avait vu cette belle femelle essayer de creuser quelques trous depuis le début de la semaine à la recherche du meilleur endroit pour pondre : il fallait qu’elle prenne des forces.

Elle avait cherché en vain les trois autres gros spécimens.

Puis, elle fit passer quelques fanes d’une botte de radis au travers les mailles du grillage de l’enclos des petites. Seul Surf se rua sur les feuilles. Elle lui sourit. Un instant, elle crut qu’il lui rendait son sourire. Il sourit tout le temps, Surf, quand elle vient.

 

Et puis le repas, les yeux dans l’assiette, le nez dans la ratatouille.

Et puis la sieste. La grosse sieste. Pour elle. Pas pour lui : ne rien faire est tellement culpabilisant.

 

Elle ne dormit pas vraiment. Lu et dormi. Dormi et lu. Avec devant elle le tas de repassage pas sage qui lui faisait de l’œil, un œil de reproche : Tu viens ? Je t’attends depuis ce matin !

Entre lui et les poèmes d’Egon Schiele dénichés vendredi tout à fait par hasard, le choix n’était pas cornélien.

 

A quinze heures trente, elle attaqua l’Annapurna. Par la face nord. Evidemment c’est réfrigérant même si ça brûle.

Les T shirts. Trente.

Les chemises. Une douzaine.

Les pantalons, les shorts, le linge de lit, de table, de toilette.

 

Dans ses oreilles roulait la rocaille d’Arno. Puis celle de Tom. Waits. The Part You Throw Away.¹

 

Le téléphone sonna. Elle dit Allo, plusieurs fois.

Personne ne répondit.

Elle aurait eu envie que ce soit M.

M. a quatre vingt six ans. Elle aime M. Elle aime M. de toutes ses forces. Elles ont les mêmes initiales.

Elle inventa que c’était M., que M. avait besoin d’elle.

Elle sortit, vite, juste un peu recoiffée.

 

Elle gara la voiture soigneusement.

La tour était haute. Elle le savait. Mais c’était la première fois qu’elle y montait, qu’elle montait au dernier étage. Le dix neuvième.

C’était beau là-haut. Elle s’en doutait. M. aurait adoré.

Mais M.n’était pas là. Elle était chez sa plus jeune fille, à Paris.

En fait elle était contente que M. ne soit pas là. Il faut être seule parfois.

 

Elle voyait toute la ville s’étaler, jusqu’à la mer, et la mer jusqu’à la brume de l’autre côté.

Sa vie n’était que de ville et de souvenirs mouillés.

Même si on était en juin.

 

Cet envol fut le sien.

 

 

¹ Tom WAITS – Blood Money – 2002

 

Copyright © Arthémisia – juillet 10

 

 

 

Ce texte a été écrit dans le but de participer à un concours de nouvelles. Le thème du concours était : « Et si tout recommençait… ? »

 

Je n’ai pas envoyé ma nouvelle dans les délais bien qu’elle fut écrite depuis belle lurette.

Ca s’appelle faire les choses à moitié.

 

Avec : Rade de Toulon © Arthémisia – Sept 10

Commenter cet article

Alice 28/12/2010 17:33



Je ne suis pas scientifique, je l'ai appris de Boris Cyrulnik lors d'une conférence, la sérotonine, est une substance que nous avons en nous plus ou moins. Personnellement, s'il en existait des
pots, j'en prendrai quelques cuilérées tous les jours, ce serait drôlement mieux :-) Heureusement, je peux aussi aller vers la musique, ou la peinture, ou l'art, ou inventer les bons
côtés de la vie, avec un peu de gymnastique du cerveau, çà marche... presque tout le temps.



Arthémisia 28/12/2010 17:45



Probablement que l'Art (sa pratique, ou sa réception) déclenche en nous une production de sérotonine ! J'en parlerai à un ami neurologue....il va mourir de
rire à ma question, probablement.


Je suis de ton avis : l'Art aide ENORMEMENT à la survie!



juliette b 28/12/2010 17:30



J'AI AIMÉ, MOI QUI ME LASSE VITE DES TEXTeS LONGS


(pardon pour les majuscules)


Il y en a tant de ces journées qui ne finissent pas, q'on traîne d'un bout à l'autre


Bisdoux



Arthémisia 28/12/2010 17:42



J'écris rarement long. La consigne du concours m'avait interpellée. L'occasion à faire la larronne.


 


Tant de journées, dis-tu? que je me refuse à encore traîner. Sinon c'est elles qui me traîneront....


Bises


Arthi



Alice 28/12/2010 17:01



Qu'est ce qui pourrait arrêter la mécanique de ses tristes pensées. C'est l'injustice de la sérotonine, les uns, grands porteurs, voit la vie toujours belle, les autres, font face ou
pas face. J'ai bien aimé la nouvelle, j'espère que tu pourras l'envoyer tout de même. Amicalement



Arthémisia 28/12/2010 17:10



Je ne sais si les dosages de sérotonine peuvent influer les résistances au quotidien!


Il est "drôle" d'imaginer que la science puisse pâlier aux désespoirs des jours.


-"Docteur ! Donnez moi vite de la sérotonine!"


 


Je préfère, trouver par moi-même des solutions moins invasives.


 


Eh non, ma nouvelle ne pourra pas participer au concours : la date limite d'envoi était le 1er décembre et je m'en suis aperçu à Noël en croyant que c'était
le 31!


Pas grave; Je survirai!!!


amitié


Arthi



Well 28/12/2010 16:37



Joli texte.


Plus envie surtout de recommenchier !



Arthémisia 28/12/2010 16:46



comme tu dis!



La vieille dame indigne 28/12/2010 09:25



c'est déjà la tombée du soir
fondus enchaînés rouge et noir
un peu aux couleurs de notre vie
une dernière lueur dans la nuit
un aperçu intemporel :
l'autre côté du ciel…
une force inconnue vous attire
vous dépossède des peurs, des désirs
mystère de la brèche entre les mondes
où les particules et les ondes
sont régis par des lois nouvelles
de ce côté du ciel…
soudain propulsé hors de terre
à la vitesse de la lumière
vous n'êtes qu'une bille, un point compact
ignorant la cible et l'impact
dans l'infini surnaturel
de ce côté du ciel …
mais voilà que tout s'accélère
dilution fatale dans l'éther
ou bien déflagration anodine
ni mains tendues, ni fourches Caudines
plus de solo, plus de duel
de ce côté du ciel…


Francoise Hardy



Arthémisia 28/12/2010 10:47



Merci pour ce texte, fabuleux et partagé.



monik 27/12/2010 23:05



" Elle aime M. de toutes ses forces". C'est beau ! parce qu'on ne sait pas  pourquoi. C'est!



Arthémisia 27/12/2010 23:24



Oh oui, c'est!!!


Et elles-mêmes se moquent de savoir pourquoi.



Hazel 27/12/2010 21:31



Bonsoir,


 


il est malheureusement impossible de proposer plusieurs oeuvres pour le concours. Comment nous serait-il possible de choisir ? =)


Sachez neanmoins qu'en période de non concours nous publions régulièrement des textes d'inetrnautes, qui sont, avant d'être publiés soumis à l'avis du jury du Hangar; et pour ces textes/oeuvres
là, le sujet est libre ! Pour plus d'information, consultez la rubrique "publiez vos créations" (tout en haut dans la colonen de droite).


 


Bien à vous,


 


Hazel du Hangar.



Arthémisia 27/12/2010 21:34



Merci Hazel de votre célérité à me répondre.


Je vais peut être laisser la nuit me porter conseil...


Belle soirée.


Arthémisia



lutin 27/12/2010 18:34



non non, c'est la libellule



Arthémisia 27/12/2010 18:37



SOURIRE!!!!!



lutin 27/12/2010 14:24



Belle nouvelle, elle avait ses chances, elle m'a conduite jusqu'à sa fin



Arthémisia 27/12/2010 18:10



"L'homme est le plus court chemin entre la vie et la mort"


Emil CIORAN....



fbd 27/12/2010 13:56



un beau texte!!


Le quotidien est parfois dur, et bien sûr il se répète, c'est cette résistance sans héroïsme particulier qui le rend si puissant (comme à travers tes lignes) et digne d'intérêt en cela même...
L'art sait mettre toute l'émotion à cette puissance écrasante du quotidien, ou des pensées persistantes du quotidien.


Bises



Arthémisia 27/12/2010 18:07



L'Art est un Sauveur majuscule.


Bises.


Arthi



ambre 27/12/2010 09:47



"faire les choses à moitié"... à moins que ce soit "un acte manqué" ?



Arthémisia 27/12/2010 10:48



D'avoir posté le texte? Non! Juste un  trop de boulot et un oubli malheureux.



Servanne 27/12/2010 05:55



En tout cas, j'aime comment tu fais les choses à moitié, pis ta photo vieillie aussi et surtout cette femme Elle, qui m'est très sympathique, dans ses refus, ses doutes, ses envies, ses choix,
même son repassage, ses musiques, ses enfants, ses escalopes ...


:)



Arthémisia 27/12/2010 10:46



Cette femme est beaucoup de femmes.


Et c'est le pire.



tilk 27/12/2010 01:05



j'aime pas les dimanche


besos


tilk



Arthémisia 27/12/2010 10:42



Et moi donc!



tilk 27/12/2010 01:04



j'ai été captivé....c'est dur le quotidien...


besos


tilk



Arthémisia 27/12/2010 10:41



Celui là oui, car il n'a rien de captivant.


Bises


A.