1014 - L'Instant prolongé

La lumière verte de l’aquarium perce sa paupière.
Puis c’est le train qui ronronne au loin, alors qu’elle n’a pas encore ouvert les yeux.
Il ne faut pas les ouvrir trop vite, les yeux, sous peine de grandes douleurs.
Il ne faut pas bouger non plus, rester encore dans la nuit. Le premier mouvement fait si mal. Et ceci, même si un morceau de chair dépasse de la petite couverture et s’est rafraichi. Le soleil va venir de toute façon.
Si elle garde les yeux fermés, si elle ne bouge pas, ce sera encore un peu hier, ce sera encore bien. Aujourd’hui est si loin.
Elle sait que le temps passe, qu’il lui faudra aller et faire. Mais, elle le bloque derrière le rempart de ses paupières, et dans son immobilité. La terre peut bien tourner : elle veut des
aiguilles brisées.
Ce sera une journée d’arrêt, un trou dans le calendrier.
Elle n’entend pas la vie dehors s’agiter. Elle n’écoute que son corps. Son ventre qui surfe des sons ronds, des bulles, des glissades apeurées. De ses narines qui s’enfuient, comme en cachette,
quelques caresses, un air qui s’étale dans l’espace en minuscules volutes tièdes. Dans son crâne, contre l’oreiller, le retentissement sourd et régulier de son sang qui mesure le
temps.
Et dans sa tête, mille pensées tentant de s’accorder, fosse d’orchestre très indisciplinée.
Surtout, surtout, ne pas bouger….
Ecouter.
Copyright © Arthémisia- sept 2009
Avec : Pablo PICASSO – La Femme endormie - 1962
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