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129 - De l'utilité et de la Beauté...

Publié le par Arthémisia



Voici une des raisons pour lesquelles je me sens souvent en décalage...:

Utilité : quel est ce mot, et à quoi s'applique-t-il ?  Il y a deux sortes d'utilité, et le sens de ce vocable n'est jamais que relatif. Ce qui est utile pour l'un ne l'est pas pour l'autre. Vous êtes savetier, je suis poète. - Il est utile pour moi que mon premier vers rime avec mon second. - Un dictionnaire de rimes m'est d'une grande utilité ; vous n'en avez que faire pour carreler une vieille paire de bottes, et il est juste de dire qu'un tranchet ne me servirait pas à grand-chose pour faire une ode. - Après cela, vous objecterez qu'un savetier est bien au-dessus d'un poète, et que l'on se passe mieux de l'un que de l'autre. Sans prétendre rabaisser l'illustre profession de savetier, que j'honore à l'égal de la profession de monarque constitutionnel, j'avouerai humblement que j'aimerais mieux avoir mon soulier décousu que mon vers mal rimé, et que je me passerais plus volontiers de bottes que de poèmes. Ne sortant presque jamais et marchant plus habilement par la tête que par les pieds, j'use moins de chaussures qu'un républicain vertueux qui ne fait que courir d'un ministère à l'autre pour se faire jeter quelque place.
  Je sais qu'il y en a qui préfèrent les moulins aux églises, et le pain du corps à celui de l'âme. A ceux-là, je n'ai rien à leur dire. Ils méritent d'être économistes dans ce monde, et aussi dans l'autre.
   Y a-t-il quelque chose d'absolument utile sur cette terre et dans cette vie où nous sommes ? D'abord, il est très peu utile que nous soyons sur terre et que nous vivions. Je défie le plus savant de la bande de dire à quoi nous servons, si ce n'est à ne pas nous abonner au Constitutionnel ni à aucune espèce de journal quelconque.
   Ensuite, l'utilité de notre existence admise a priori, quelles sont les choses réellement utiles pour la soutenir ? De la soupe et un morceau de viande deux fois par jour, c'est tout ce qu'il faut pour se remplir le ventre, dans la stricte acception du mot. L'homme, à qui un cercueil de deux pieds de large sur six de long suffit et au-delà après sa mort, n'a pas besoin dans sa vie de beaucoup plus de place. Un cube creux de sept à huit pieds dans tous les sens, avec un trou pour respirer, une seule alvéole de la ruche, il n'en faut pas plus pour le loger et empêcher qu'il ne lui pleuve sur le dos. Une couverture, roulée convenablement autour du corps, le défendra aussi bien et mieux contre le froid que le frac de Staub le plus élégant et le mieux coupé.
   Avec cela, il pourra subsister à la lettre. On dit bien qu'on peut vivre avec 25 sous par jour ; mais s'empêcher de mourir, ce n'est pas vivre ; et je ne vois pas en quoi une ville organisée utilitairement serait plus agréable à habiter que le Père-Lachaise.
  Rien de ce qui est beau n'est indispensable à la vie. - On supprimerait les fleurs, le monde n'en souffrirait pas matériellement ; qui voudrait cependant qu'il n'y eût plus de fleurs ? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre qu'aux roses, et je crois qu'il n'y a qu'un utilitaire au monde capable d'arracher une plate-bande de tulipes pour y planter des choux.
  A quoi sert la beauté des femmes ? Pourvu qu'une femme soit médicalement bien conformée, en état de faire des enfants, elle sera toujours assez bonne pour des économistes.
   A quoi bon la musique ? à quoi bon la peinture ? Qui aurait la folie de préférer Mozart à M. Carrel, et Michel-Ange à l'inventeur de la moutarde blanche ? Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c'est l'expression de quelque besoin, et ceux de l'homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. - L'endroit le plus utile d'une maison, ce sont les latrines. Moi, n'en déplaise à ces messieurs, je suis de ceux pour qui le superflu est le nécessaire, - et j'aime mieux les choses et les gens en raison inverse des services qu'ils me rendent. Je préfère à certain vase qui me sert un vase chinois, semé de dragons et de mandarins, qui ne me sert pas du tout, et celui de mes talents que j'estime le plus est de ne pas deviner les logogriphes et les charades.

Théophile Gautier

Avec : Les jeunes mariés - Lucian FREUD

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Y
et oui, difficile débat que ces deux termes.Vital, dans le sens nécéssaire à la vie.Essentiel. Là, la définition est plus délicate. L'essentiel est aussi nécéssaire à la vie que ce qui est vital mais je dirai dans d'autres domaine qu'il faudrait définir.Manger est vital mais pas essentiel.pourtant il est essentiel de manger.le plaisir de manger est essentiel mais pas vital.Pourtant il est vital de prendre goût à cet acte sous risque de ne plus manger du tout.on peut donc attacher plus ou moins d 'importance dans sa vie à l'un ou l'autre de ces terme.la poésie est essentiel mais est aussi vital car une civilisation sans poésie, sans art, est une civilisation morte. Est-elle donc plus essentiel que vital?le terme de principal me parait  assez flou.  Je pense que le débat n'a pas beaucoup avancé avec ce que je viens de dire...bonne journée à toi et bisesyann
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A
Si, si : tu fais avancer le débat. Même si j'ai parfois des réticences à manger tel ou tel plat , ou à lire tel ou tel livre, ta comparaison nourriture/poésie me va bien : l'une et l'autre me sont nécessaires, utiles et sont les couleurs de ma vie...à des degrès différents, bien sur. De l'action de se nourrir, comme de l'action de lire, nait  le plaisir.<br /> Et le plaisir, cher Yann, est essentiel à l'homme!<br /> Bises<br /> A
Y
et oui...et moi j'en rajoute, en toute modestie, pour préciser, dans une vie, lequel de ces deux éléments est le plus important à suivre: l'essentiel ou le vital.
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A
Peux tu expliquer quelle(s) différence(s) tu fais entre essentiel et vital?<br /> Quand tu penses essentiel , veux tu dire "principal"?<br /> Et vital? "nécessaire à la vie"?<br /> Si je te suis bien, la question  porterait alors sur le fait de savoir si le principal est nécessaire à la vie? Où est le principal? Dans l'utile ou dans le Beau? Les différentes réponses à cette question font qu'il y a des marchands, des techniciens, des ingénieurs, des comptables,...et des poètes. <br /> Inutile que je te dise vers lesquels va mon coeur...
M
Nous asséner le Théophile dès le matin, tu es impayable. Son raisonnement se tient. Pour moi la beauté n'existe que dans le regard porté sur l'autre. Si j'ai envie que tu sois belle, tu le seras! Tu l'es...<br /> L'illustration est belle, cet alanguissement des deux corps... les têtes qui semblent s'ignorer mais la main et le pied... complices des instants passés et à venir... et là les pieds ne sont pas froids!
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A
...Heureuse que tu apprécies Lucian FREUD...et pourtant nombreux sont ceux que sa peinture  rebute. Ils la trouvent trop crue, trop vraie, trop en direct avec une réalité difficile à appréhender et qu'ils voudraient enjoliver. Or la Beauté de ce travail ( et de son travail en général) tient dans cette vérité des corps non idéalisés, des pieds, des mains qui se touchent, des (aban)dons au sommeil, à l'autre, au regard du peintre, aux regards des spectateurs à venir. <br /> Dormir à côté de celui que nous aimons, n'est ce pas nous offrir totalement à lui, dans toute notre fragilité?<br /> Les oeuvres de FREUD n'ont rien de la rusticité, de la violence que ses détracteurs veulent y voir : elles sont des cadeaux des hommes à d'autres hommes...hors de toute utilité, gratuits, simplement gratuits.<br /> Désolé de t'avoir embêté avec Théophile de bon matin.<br /> Apparemment son discours fait encore réagir au XXIème siècle! Ah! les classiques!<br /> Bises<br /> A<br />