155 - Elle
Je la vois, songeuse, fermée, un peu retenue, entière et cependant double, avec sa moitié inférieure (inférieure ?) plus
charnue.
Je la vois. Je te vois. Tu es en elle.
Elle me fait face, simplement de l’autre côté de cette fichue table.
Soudain presque mollement, tu la mordilles, un peu, puis plus.
Elle change de robe, en revêt une plus sombre, puis humide.
Tu la lèches. Saint Julien.
Elle est devenue dessert, sorbet, fruit rouge, fraises et framboises. Ecrasées. Ecrasée.
Son peintre, sûrement dans un désir d’allégorie gourmande, abuse jusqu’à l’excès des carmins.
Sang.
Moi, j’aimerai oser. J’aimerai me lever, et aussi abuser.
D’elle.
Que dis-je ? J’aimerai bondir, m’y coller, m’y scotcher, telle l’arapède méditerranéenne sur son rocher.
Cela ne se fait pas, voyons, Madame…
Alors je la bois. Je recueille ses sucs, me gorge de ses jus, m’enivre de ses nectars, de ses verjus acides comme de ses adorables
flatteries sucrées.
Je ne les goûte même pas.
Je les avale, comme ça, tout à trac, desséchée que je suis.
Leur seule substance verbale me ravive : elle est tienne et cela me suffit.
Mots.
Tes mots.
Mais j’ai beaucoup de mal à attendre l’instant fiévreux où elle rejoindra je ne sais quelle partie de moi, pour baiser, mouiller, lécher,
mordre et prendre tout ce que je sais qu’elle aime posséder.
Elle ?
Ta bouche.
Copyright © Arthémisia
Illustration : CARMIN – Sans titre
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