391 - Différence d'age
Soudainement la vie imprévisible creusa un large sillon dans ses journées tranquilles et recroquevillées.
Le destin ne suivit plus la paroi lisse des ans, usée par trop de pas. D’une étrange craquelure du ciel jaillit une clarté encore confuse et
tendre.
Lui, le fleuve, hier timide devint bouillonnant. Il osa, grossit, se dilata et plongea comme un adolescent, avec fureur. Il se débattait, la
nuit, depuis tellement longtemps aux creux des oreillers, ceux dans lesquels on verse les mots qui ne peuvent s’entendre. Ceux dans lesquels, tout seul, on crache son plaisir honteusement et
silencieusement.
Il en avait parcouru des cailloux, des roches, des rivages boueux, et des plaines plus larges avant de découvrir, les yeux et la bouche
grands ouverts, la vastitude de son assurance.
Il avait grandi. Aujourd’hui, il était grand.
Lui, ce fleuve était la vie, la vie qui se vidait en elle, l’emplissant là subitement, en une explosion terrible issue de ses simples mots,
de ses notes d’espoir, de ses « à peine » murmures prononcés tellement bas qu’ils froissent l’âme pour toujours. De toutes petites choses, d’infimes et imperceptibles nuances, qu’elle
avait cependant entendues car son cœur n’était pas encore éteint totalement. Il vieillissait mais elle veillait.
L’éternité se jouait d’elle, se déguisait en verdeur printanière, en soleil, en Beauté retrouvée. Elle lui tenait la main, et toutes deux,
elles avançaient de concert vers de nouvelles heures qui s’illuminaient comme des feux d’artifices et ne comptaient plus leurs soixante minutes.
Lui, ce fleuve, il avait barbouillé le temps de couleurs, frénétiquement, sauvagement.
D'une couleur particulière surtout, l'orange, sa couleur préférée.
Il aurait pu être son fils.
Copyright © Arthémisia – juin 2007
Illustration : Lucas CRANACH – L’Age d’or
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