841 - Le Meilleur
L'hiver est dans la rue. Elle aussi. Elle marche. Elle avance robotique, le corps raidi - est-ce par le froid ?- sans but précis, simplement portée par la
nécessité du mouvement, celle de l'articulation qui se déplace pour éviter l'esprit. Elle marche en portant son regard perdu vers un horizon non défini et excessivement lointain, un
brouillard intérieur, qu'aucune forme ne traverse.
Quelques mots blancs tombent sur le trottoir sale. Blancs, autant dire si légers, si futiles, que personnes ne les voient. Feuilles mortes qu'on
écrase.
« Souvent, de plus en plus souvent, j'ai
peur. Je me demande où sont passés mes amis, ceux dans lesquels à un moment de ma vie j'avais déposé un morceau de moi-même, ceux qui ont vu mes saignances, ceux devant lesquels j'ai ôté toutes
mes raisons pour livrer mes faiblesses nues.
Avec eux, j'avais cru pouvoir ouvrir les mains, donner le meilleur de moi-même et les accueillir comme ils m'ont accueillie. Mais mon meilleur était- il leur attente ?
Aujourd'hui, mon meilleur doute beaucoup de lui.
Mon meilleur n'est pas au top. Et ça risque de ne pas aller dans le bon sens.
Il tombe ; il tombe sur leurs pieds. Le
voient-ils ? »
Et ainsi les mots fondent et coulent dans
le gris du ruisseau en aquarelles de rue, aussitôt délavées.
Elle marche. Elle a mal aux pieds.
L'hiver est là.
Copyright © Arthémisia - janv 2009
Avec : Bernar VENET - Déchet - 1961
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